Recherche en cours
Veuillez patienter
Livre

CLEMENT, Jean-François
Tayeb Saddiki, l'homme de théâtre


 
Lieu : Marrakech
Éditeur : Les infréquentables
Année : 2016
Pages : 214 p.
Type : Biographie
Collection, autres éditions : ,
Notations :

Comment rendre le meilleur hommage possible en quelques mots à un homme que nous avons eu l'honneur d'avoir rencontré d’abord sur scène au début des années 1970 ? On peut commencer par prendre de la hauteur en rappelant qu'entre 1920 et 1950, le Maroc a connu une révolution culturelle venue en partie moins d’Europe directement que du Proche Orient. Celle-ci a touché simultanément trois domaines, puisqu'elle se manifesta par l'apparition du roman, le retour de la peinture de chevalet qui avait disparu au Maroc au XVIe siècle et la création du théâtre frontal inconnu antérieurement. Dans les trois cas, il s'agissait de modifier le regard sur soi-même dans des circonstances très difficiles. Tout s'accéléra à la veille de l'indépendance sans véritable réflexion préalable. C'est ainsi que beaucoup de jeunes Marocains, qui vont être les premiers acteurs de cette révolution culturelle, purent bénéficier de cours de théâtre.


Tayeb Saddiki fut sélectionné pour sa capacité à créer des décors. Et il partit à Paris chez Jean Vilar puis en province chez Hubert Gignoux. Et c'est là que l'homme que rien ne prédestinait, dans sa formation intellectuelle, à devenir un acteur central de cette révolution se révéla. Deux facteurs ont joué, le métier de son père, le fqih marrakchi maîtrisant la forme de relation à autrui la plus proche du théâtre occidental qui est la khotba. En effet, comment définir le théâtre sinon par la présence dans une salle composée de quatre murs d’un cinquième mur totalement invisible ? Celui-ci interdit aux acteurs et au public de se parler. Les acteurs jouent comme si personne n’était là pour les observer tout comme il est interdit au public de s’adresser aux acteurs. Violer cette double règle, c’est revenir à l’espace de la halqa comme cela se produisit en Algérie lors d’une représentation d’En attendant Godot où un spectateur se mit soudain à attaquer les acteurs marocains en déclarant à haute voix que les spectateurs algériens n’avaient pas attendu pour faire la révolution. C’est justement dans de telles conditions, avec un public qui n’a pas appris à se discipliner que se pose la question : qu’est-ce que créer un théâtre, un spectacle vivant qui soit vraiment marocain ? Comment faire voir qu’il y a des murs invisibles ? C’est de cette question quelque peu étrange qu’est parti Tayeb Saddiki.


Il pourra y répondre, car il dispose du mode d’apprentissage courant chez les artisans qui donne la maîtrise par la simple observation qui s’agrège ensuite en proverbes ou en pensées. Le décorateur va ainsi se retrouver rapidement acteur, metteur en scène, adaptateur puis auteur. Il reçoit très jeune, à Casablanca, une salle, le théâtre municipal, où se trouve justement ce quatrième mur invisible. Mais il n’y a pas de répertoire en langue arabe en particulier. Un travail gigantesque va alors commencer analogue à ce qui s’est passé au Proche-Orient. Tayeb Saddiki, en collaboration avec Abdessamad Kenfaoui ou Ahmed El Alj, son frère Saïd également, va adapter, traduire ou faire traduire des pièces venues du monde entier. Il produira aussi des œuvres originales liées à la culture marocaine. Ce travail titanesque est particulièrement connu tout comme on pourrait rappeler les multiples signes de reconnaissance dont il a bénéficié, ambassadeur de la culture marocaine dans le monde entier, rencontrant ministres ou chefs d’État dont les photographies ont couvert les murs de ses WC, création d’imposantes pièces célébrant l’histoire nationale et faisant appel aux militaires comme acteurs.


Puis les crève-cœur vont se multiplier : destruction du théâtre de Casablanca alors que le théâtre de remplacement n’est toujours pas réalisé à l’heure actuelle, relatif désintérêt général pour le théâtre professionnel ou amateur, changements d’attitudes des spectateurs sous l’influence des formes nouvelles de télévision, difficultés diverses autour du théâtre Mogador du Boulevard Ghandi. On est arrivé au moment où il faut arrêter de répéter sans cesse les mêmes choses autour de Tayeb Saddiki. L’homme fut aussi grand pour son introduction de la h’urûfiyya irakienne dans l’art marocain après sa découverte de Zenderoudi au début des années 1970 et c’est pourtant là quelque chose dont on ne parle que très peu alors c’est sans doute ce que retiendra l’histoire du Maroc tout autant que son rôle dans l’acculturation du théâtre en face à face. Mais de cela, peu de personnes peuvent en avoir conscience actuellement.


Reste qu’il faudra commencer à penser comme étant un même ensemble la triple révolution culturelle dont le théâtre n’est qu’un aspect. Pour cela, il serait souhaitable que les familles des pionniers déposent leurs documents ou enregistrements aux archives nationales comme Danièle Kenfaoui l’a déjà fait. Il serait utile ensuite que ces documents soient numérisés et mis, par Internet, à la disposition de la communauté des chercheurs. Les études sur Tayeb Saddiki ne font que commencer.